13. LE DÉICIDE
Sans même remettre ma serviette autour de ma taille je m’élance, nu, vers la zone du hammam des femmes.
Pas ça. Tout mais pas ça !
Je cours dans les couloirs de marbre blanc. Quand j’arrive enfin dans la pièce il y a déjà un attroupement. Je bouscule violemment tout le monde et vois un corps gisant au milieu d’une mare de sang.
Mata Hari.
Je la serre contre moi.
— NONNNN !!!
Je secoue son corps inerte puis me lève pour hurler :
— PAS ELLE ! PRENEZ-MOI À SA PLACE ! J’ÉCHANGE MA VIE CONTRE LA SIENNE !
Je lève le poing.
— Hé Dieu ! Grand Dieu, Créateur de l’Univers ou qui que ce soit qui décide, si tu m’entends, tu n’as pas le droit de faire ça ! Je te laisse encore une chance. Si tu peux tout, remonte le temps. Change. Change ou je te juge. Et je dis que si tu es un dieu qui laisse faire cela alors je comprends que tu n’es pas un dieu d’amour mais un dieu de mort. Tu te complais à observer notre malheur ! Tu ne nous donnes que pour le plaisir de voir notre douleur quand tu reprends. Tu n’avais pas le droit de faire ça, tu n’avais pas le droit. Reviens en arrière. Reviens dans le temps, refaisons l’histoire, Grand Dieu, je te mets au défi de remonter le temps avant que cette horreur ne se…
Une voix faible m’interrompt.
— Tais-toi !
C’est Mata Hari. Elle est encore consciente. Du sang coule de sa bouche.
— C’est trop tard. On ne revient plus en arrière. Maintenant, si tu m’aimes… tais-toi et gagne. Gagne pour moi.
— Mata…
— Gagne s’il te plaît… Je t’aime, Michael. Gagne pour moi !
Puis elle ferme les yeux.
Derrière moi j’entends des Charytes qui murmurent :
— C’était un homme en toge, il portait un masque de théâtre grec.
Je me relève d’un bond.
— Il a surgi en fracassant une fenêtre, il a tiré à bout portant, j’ai eu le temps de tout voir, dit une autre voix.
— Il a filé par là.
— Par où ?
J’arrache l’ankh de Mata Hari et, sans même prendre le temps de me rhabiller, je cours dans des enfilades de couloirs sombres.
Une porte béante de chêne massif donne sur l’extérieur de l’arène. Lumière.
Je me retrouve dans une grande avenue d’Olympie. Vide. Le vent s’est remis à souffler mais je ne sens pas la fraîcheur de l’air. Mon corps est bouillant d’adrénaline et de rage.
Une silhouette file vers l’ouest.
Je le tiens.
Il se dirige vers la porte d’entrée de la cité d’Olympie.
De très loin je vise et tire. Je le rate. Je crie. Je ne sais même pas ce que je crie. C’est juste une manière de projeter ma colère.
Il se retourne, doit me voir et court dans un virage pour rejoindre la forêt bleue.
Il va disparaître dans la végétation.
Je tire encore de très loin et le rate.
Je cours. Je ne le vois plus.
Je m’arrête, essoufflé. Je tourne sur moi-même. C’est alors que surgit un petit papillon avec un corps de femme miniature. Elle a une chevelure rousse et des yeux verts.
La Moucheronne !
La chérubine ouvre la bouche et déploie sa longue langue en ruban pour m’indiquer une direction.
Je m’élance.
Mon cœur frappe fort dans ma poitrine. Pour la première fois je suis inondé d’une frénésie de tuer.
La chérubine volette devant moi pour me guider. Je franchis des fourrés et j’aboutis à une clairière. Le déicide est là, mais pas seul. Un autre se dresse en face de lui, avec le même masque et la même toge en lambeaux.
Mais ils ne sont pas menaçants à mon égard. Ils se tiennent mutuellement en joue avec leur ankh.
Je lève mon arme et hésite, passant de l’un à l’autre.
— Ne tire pas, c’est moi, Michael, dit une voix enrouée derrière un masque.
— Qui « toi » ? demandé-je.
— Moi, Edmond ! clame la voix rauque.
— Edmond Wells est mort, réponds-je en pointant mon arme.
— Non, je t’expliquerai.
— Non, c’est moi qui t’expliquerai, Michael, annonce celui d’en face avec une voix similaire. Car c’est moi le vrai Edmond Wells.
— Dans ce cas j’ai une question pour l’Edmond Wells ressuscité : quelle était notre devise ?
Les deux restent cois. L’un tousse. L’autre enchaîne aussitôt sur une quinte.
— Je suis avec toi. Il faut le descendre, lâche enfin celui de gauche.
— Non c’est moi, répond l’autre voix.
— Enlevez le masque, dis-je, nerveux. Comme cela je verrai bien qui est qui. Cher Edmond Wells, si c’est toi, tu n’as rien à perdre à ôter ton masque.
— Si je bouge, il tire, dit l’un.
— Non, c’est lui qui va tirer, répond l’autre.
Les deux voix se ressemblent. L’une semble juste un peu plus enrouée.
— Abats-le vite, conseille celui de droite.
Je tire sur celui qui vient de parler.
Il tombe en arrière. À ce moment l’autre enlève son masque.
C’est Edmond Wells. Avec son visage triangulaire et ses oreilles hautes, il ressemble un peu à Kafka. Sa prunelle brille, il tousse.
— Pourquoi ne m’as-tu pas donné la devise ?
— Laquelle ? Il y en a eu plusieurs. « L’amour pour épée, l’humour pour bouclier », « En avant vers l’inconnu » ou, encore plus ancienne, « Toi et moi contre les imbéciles » ?
Je suis rempli de sentiments confus : douleur de la perte de Mata, assouvissement de ma vengeance et plaisir de retrouver mon instructeur.
— Je n’ai pas reconnu ta voix, dis-je.
— J’ai pris froid en dormant dans la forêt. Je dois avoir une sorte de pharyngite mais ça va passer.
— Je te croyais mort…
Mon vieux guide me sourit.
— Non, j’ai pu m’enfuir de l’antre d’Atlas et je suis resté en forêt précisément pour surveiller et neutraliser celui-là.
Paraphrasant l’un des passages de l’Encyclopédie du Savoir Relatif et Absolu, j’énonce :
— « On ne comprend un système qu’en s’en sortant. »
Il soupire.
— Je suis désolé pour Mata Hari, je me doutais que le déicide entrerait en action à l’occasion de la Finale mais j’ai réagi trop tard.
Je me penche et soulève le masque de l’homme étendu. Enfin je vais savoir qui était ce fameux déicide.
Je le vois et je recule de surprise.
Bon sang, je m’attendais à tout le monde sauf à lui.
Déjà au loin la foule des poursuivants accourt.
Edmond Wells me lâche.
— Pour l’instant je préfère me cacher. Nous nous retrouverons bientôt. Il est essentiel que tu gagnes, Michael, tu ne peux pas savoir à quel point c’est important. Gagne !
Il disparaît. Les autres sont déjà là. À la tête de la foule qui accourt, la déesse de la Chasse, Artémis, à cheval sur un centaure, me tient en joue avec son arc.
Elle se penche sur le corps du déicide, soulève le masque, fait une moue dégoûtée, puis étonnée. Elle prononce juste :
— Ainsi c’était donc lui…